" QUESTIONS A COEUR OUVERT "
Interview avec le Dr Claudio Naranjo
menée par Michel Savage
M Naranjo, qu'est-ce qui vous anime aujourd'hui et vous incite à parcourir encore le monde ?
J'aspire plutôt à me reposer et ne plus rien faire. Mais paradoxalement, c'est dans le repos que l'inspiration et la motivation me viennent. Je me suis engagé à terminer un certain nombre de choses que personne ne peut vraiment faire à ma place : par exemple, rédiger ma biographie. A mesure que j'explore ma vie de l'intérieur, elle prend forme et j'y découvre sa dimension poétique. Je suis aussi là pour ouvrir des portes, notamment celle de l'enseignement car il ne touche pas que des minorités. Ce sera sans doute ma dernière tentative ; j'ai fait le nécessaire pour inciter d'autres à poursuivre.
Dans la dernière partie de votre œuvre, vos parlez beaucoup de la fin du patriarcat. Quel regard portez-vous sur l'état de santé actuel de notre civilisation ?
Le principe du père est toujours aussi important dans notre culture, mais il semble y avoir une oppression sans oppresseur : c'est la tyrannie du marché. Mon intuition me dit pourtant qu'il y a des dirigeants avec beaucoup de pouvoir qui influencent les gouvernements et les marchés mais je n'en suis pas sûr. Il est vrai qu'à l'échelle collective, l'élite économique ne fait rien pour refaçonner le monde de l'entreprise : elle est comme une personnalité psychopathe, détruisant l'environnement et les forêts. Personne ne semble responsable, comme le Golem ou le monstre invisible dans l'histoire de Frankenstein. Dans quelques semaines, je suis invité dans une des plus grandes écoles de commerce à propos de l'humanisation du leadership. C'est une nouvelle direction, une nouvelle porte que j'ouvre : changer la conscience en changeant l'économie. J'ignore si c'est possible.
Comment articulez-vous le travail thérapeutique, développant l'ego, et l'éveil visant à le dissoudre ?
Cette opposition repose sur une confusion de langage : on ne parle pas du même ego. D'un côté, on parle de l'enfant intérieur, de l'autre, de la fausse personnalité figée. Or, les deux approches sont parfaitement compatibles. Dans le programme SAT, on renforce l'intégration de l'identité.
Quelle a été votre contribution au Processus Hoffman ?
Mon apport a été double. Au départ, le PH s'étendait sur 3 mois ; j'ai contribué à le ramener à une durée de 8 jours. Par ailleurs, j'ai organisé le Processus de telle façon que les gens travaillent aussi entre eux, dans une dynamique de groupe.
Comment vous est venue l'idée du programme SAT et quelles en ont été les évolutions ?
J'avais fait l'expérience des groupes d'Idries Shah qui me donnèrent l'inspiration de poursuivre à distance. La première phase du SAT correspond aux trois années d'expérimentation à Berkeley, à l'époque où j'avais une personnalité très charismatique. C'était alors un groupe de développement personnel de trois mois renouvelables. J'y ai introduit de nombreuses pratiques corporelles comme les mouvements spontanés induisant des états de transe, les mouvements de Gurdjieff, des mouvements de psychocalisthénie appris avec Ichazo, des pratiques de Qi-Qong issus de Thaïlande, l'eutonie de Gerda Alexander etc. Certaines personnes vivaient de puissantes catharsis. J'ai alors traversé une nuit obscure, pleine d'embarras et de honte : les états de conscience que je vivais n'étaient pas stables. Par la suite est venue une deuxième phase dans le programme intégrant les trois véhicules du bouddhisme. Cette phase met davantage l'accent sur la transformation des enseignants. Le matin, il y a des apports sur l'Ennéagramme, du travail de Gestalt, de la méditation et tout un processus de groupe ; l'après-midi est consacré à un travail plus structuré sur le corps. Je suis devenu plus précis et cela a beaucoup enrichi le travail. Je me suis rendu compte que le travail avec les thérapeutes et les chercheurs ne touchait qu'une minorité. Le programme s'est étendu à l'Europe et j'y ai inclus des enseignants. Les universités de plusieurs pays m'ont invité à venir leur présenter mon travail ; certaines l'ont intégré à la formation de leurs enseignants. Récemment s'est montée autour de moi une fondation ayant pour projet d'offrir des bourses aux écoles et aux universités œuvrant dans ce sens.
Revenons sur l'épisode Arica au cours duquel vous avez été exclu du groupe réuni autour d'Oscar Ichazo dans les années soixante-dix.
Ichazo m'instruisait par la frustration en remettant ses promesses toujours à plus tard. Il m'avait encouragé pour mes recherches sur les hallucinogènes et m'avait désigné pour enseigner de nouveaux volontaires à sa suite. Un jour, il m'envoya 40 jours seul dans le désert en me demandant de garder le secret. J'y connus la grande expérience de ma vie. A mon retour, il fit savoir que j'étais parti en retraite de moi-même au mépris de l'esprit du groupe et que j'étais en train de devenir mégalomane. Le groupe décida de m'exclure. Intérieurement, j'étais tellement comblé par ma connexion avec le sacré qu'il sentait peut-être que je n'avais plus ma place là-bas. Etait-ce une épreuve ? Une révélation ? Toujours est-il qu'à la suite de cela, je me suis mis à enseigner. Plusieurs années après, Oscar semblait très bien savoir ce que je faisais et me félicita, tout en me présentant à d'autres comme quelqu'un qui n'avait pas été au bout du travail avec lui. Aujourd'hui, j'imagine que nous sommes amis mais je ne le vois plus.
Quel bilan tirez-vous à cette étape de votre vie ?
Ma vie est bien remplie au sens où elle a bien servi : j'ai rencontré beaucoup de gens, je les ai aidés à grandir, à voir ce qui se passait, à prendre conscience de leur valeur, à les orienter. J'ai le sentiment d'en avoir fait assez. Par contre, mon rôle n'est pas terminé. Au désert, j'ai eu un contact très élevé avec le sacré qui continue à s'intégrer dans ma vie. C'est un processus physique qui demande du temps : on ne peut pas tirer dessus pour l'accélérer. Dans ce sens, je serais plus un " attendant " de la Vérité qu'un chercheur de Vérité.
Source:
info@institut-hoffman.com
www.institut-hoffman.com
Tél. en France: 01 44 90 07 85
de l'étranger: +49 761 552966
Très intéressante cette interview !
Rédigé par : enneagramme | 25 janvier 2012 à 17:57